(Échos du Niger 5 sept) À Niamey, la bataille contre la spéculation sur le ciment vient de prendre une tournure spectaculaire. Face à l’un des poids lourds du commerce nigérien, le ministre du Commerce et de l’Industrie, Abdoulaye Seydou, a choisi l’épreuve de force : trois mois de suspension pour les Établissements Aboubacar Charfo avec fermeture de l’ensemble de leurs magasins et boutiques. Une décision qui fait monter la tension autour d’un produit devenu particulièrement sensible.
Le couperet est tombé par arrêté ministériel daté du 3 septembre et publié sur les réseaux ce samedi. Pendant trois mois, les Établissements Aboubacar Charfo sont interdits d’exercer la profession commerciale. Une sanction lourde qui dépasse largement la simple fermeture de deux points de vente de ciment.
Pour justifier juridiquement sa décision, Abdoulaye Seydou s’appuie sur l’article 42, alinéa 3, de la loi n°2019-56 du 22 novembre 2019 portant organisation de la concurrence au Niger. Un détail loin d’être anodin : cette disposition prévoit des mesures de fermeture et d’interdiction temporaire d’activité en cas de récidive.
L’arrêté ne précise toutefois pas, dans son dispositif, les faits exacts reprochés à Charfo ni l’infraction antérieure qui permettrait de caractériser cette récidive. C’est l’une des zones d’ombre de cette affaire.
La visite qui fait basculer le dossier…
Pour comprendre la brutalité apparente de la décision, il faut remonter au 3 septembre. Ce jour-là, le ministre effectue une tournée des sept sites mobilisés à Niamey dans le cadre de la troisième phase de l’opération spéciale de vente de ciment.
Cinq sites sont opérationnels. Deux ne le sont pas : ceux des Établissements Charfo, au stade Général-Seyni-Kountché et au quartier Sonni.
Selon l’Agence nigérienne de presse, le responsable de l’entreprise explique alors disposer d’une cinquantaine de camions chargés. Mais sur le terrain, le ministre constate que les ventes n’ont pas démarré. Dans un marché sous tension, où les autorités cherchent précisément à combattre la rétention des stocks, les intermédiaires et la spéculation, l’épisode prend rapidement une dimension politique et économique. Quelques jours plus tard, la sanction tombe.
Un ministre déterminé face à un puissant opérateur…
Le dossier Charfo devient dès lors plus qu’une affaire de ciment. Il met face à face la volonté interventionniste de l’État sur les prix et les circuits de distribution et les intérêts d’un important opérateur privé. En résumé deux hommes aux visions du monde et dea sociétés complètement différents. D’un côté un ministre du commerce profondément marxiste qui s’est battu plusieurs années durant dans le mouvement associatif et altermondialiste avant de se voir confier le ministère du commerce avec l’avènement du CNSP au pouvoir. De l’autre, un opérateur économique aux relents très capitalistes, comme tout homme d’affaires pourrait-on dire, mais soit.
Pour rappel, plus de 20 000 tonnes de ciment doivent être mises sur le marché à Niamey entre le 3 et le 9 septembre. Les prix annoncés sont de 60 000 FCFA la tonne pour le ciment 32,5 et 87 500 FCFA pour le 42,5, avec un quota maximal de cinq tonnes par acheteur.
Abdoulaye Seydou avait prévenu : les pratiques susceptibles de perturber le dispositif seraient sanctionnées avec la rigueur de la loi. Avec Charfo, le ministre vient de donner corps à cet avertissement.

Mais dans ce bras de fer, une question demeure : quels faits précis ont conduit à retenir juridiquement la récidive contre les Établissements Charfo ? Le très influent homme d’affaires charfo avait-il l’habitude de passer outre les règles de la vente à prix modéré du ciment initié par le gouvernement depuis bientôt deux ans ?
A ce stade, les établissements Charfo ne s’est pas exprimé sur cette décision de sa tutelle. Un angle mort d’une affaire qui pourrait devenir un test grandeur nature de la nouvelle fermeté de l’État nigérien face aux puissances commerciales.
Youssouf Seriba-www.lesechosduniger.com
