(Echos du Niger 5 mai) Le weekend a été agitée à Bamako, la capitale malienne, où des manifestations à l’appel des partis politiques ont failli dégénérer, une première depuis le début de la transition militaire en 2020. Au cœur de la contestation, la situation politique et la marche de la transition. Face à la velléité des autorités de les dissoudre et de prolonger le bail du Président-Général Assimi Goïta à Koulouba pour cinq années supplémentaires, les partis politiques ont engagé un mouvement de contestation pour exiger des élections et la fin de la transition au plus tard le 31 mars prochain. Un vent de fronde qui risque de prendre de l’ampleur les prochaines semaines en fonction de l’évolution que prendra le bras de fer qui se profile entre “pro” et “anti” démocrates.
Le premier acte, c’est samedi 3 mai au Palais de la Culture Amadou Hampaté Bâ de Bamako avec la manifestation qui a été organisée à l’appel d’une coalition de partis politiques. Alors que des centaines de manifestants convergeaient vers les lieux, des soutiens aux autorités militaires et “anti-democratie” ont tenté de saboter l’évènement, ce qui a provoqué des échauffourées. Un prétexte pour les forces de sécurité qui ont été massivement déployées, pour intervenir et mettre fin à la manifestation au cours de laquelle une déclaration devrait être rendue publique. Malgré cet empêchement, les manifestants qui étaient venus en grand nombre ont réussi leur pari de se faire entendre à travers des slogans et des pancartes brandis pour appuyer leur principales revendications. « Les élections maintenant », « Vive la démocratie, la liberté et l’Etat de droit » ou« A bas la dictature », pouvait-on lire ou entendre lors de cette manifestation qui a enregistré la présence de plusieurs leaders politiques mais aussi de responsables d’associations pro-démocratique.
Suite à ces évènements, les organisateurs ont rendu public leur déclaration avant de donner rendez-vous ce dimanche à la Maison de la Presse où une conférence de presse était prévu. Là aussi, l’évènement a été empêché par les forces de l’ordre qui ont justifié leur intervention par des risques de débordements, ce que rejettent les leaders politiques qui ont dénoncé des “provocations” ainsi que des “dérives autoritaires”.
Vent de contestation contre la transition et les “dérives autoritaires”…
Dans leur déclaration, les partis politiques signataires disent contester contre la dérive autoritaire et pour la démocratie, la République et l’État de droit. Analysant la situation politique, institutionnelle et sociale du pays et « face à la gravité des menaces pesant sur la démocratie et le pluralisme politique », ils ont rappelé que la Constitution du 2 juillet 2023, adoptée par référendum, garantit formellement la liberté d’opinion, la liberté d’association et la liberté de création des partis politiques. Aussi, ont ils souligné, « les partis politiques sont des acteurs incontournables de la vie démocratique et les canaux légitimes de la souveraineté populaire ». Les partis politiques ont également estimé que « les concertations récemment organisées sous l’égide des autorités militaires n’étaient ni inclusives ni représentatives, et que les résolutions qui en découlent ne peuvent engager le peuple malien » ; et que des « informations concordantes font état de projets visant à suspendre ou à dissoudre les partis politiques, en violation flagrante de la Constitution et des engagements internationaux du Mali ».
Aussi, ils ont souligné le fait que la transition politique actuelle, initialement acceptée pour remettre le pays sur les rails de l’ordre constitutionnel, « s’éternise sans horizon clair, ouvrant la voie à une dérive autoritaire », alors que « des propositions ont été avancées pour imposer une caution financière à la création des partis politiques, instaurant de fait un suffrage censitaire contraire aux principes républicains ».
C’est pourquoi, dans leur déclaration, les partis politiques maliens ont condamné fermement « toute tentative de restriction, de suspension ou de dissolution des partis politiques, qui constitue une atteinte directe à la Constitution et à la souveraineté du peuple malien »; avant de rejeter avec force « les conclusions issues des assises récentes, tenues sans représentativité réelle, et les considérons comme nulles et non avenues ». Dans la même lancée, ils ont exigé « la fin effective de la transition politico-militaire au plus tard le 31 décembre 2025 », et appeler à la mise en place d’un calendrier de retour rapide à l’ordre constitutionnel.
Ils ont également exigé la libération immédiate de tous les détenus politiques, ainsi que le retour sans condition des exilés politiques, conformément aux principes de justice et de réconciliation nationale, tout en disant se réserver le droit d’engager des poursuites judiciaires contre tout fonctionnaire ou agent public qui se rendrait complice de la manipulation de la Constitution ou de l’organisation de mécanismes illégaux de dissolution des libertés. « Nous appelons à une mobilisation nationale et républicaine : des partis politiques, des syndicats, des organisations de la société civile, des légitimités traditionnelles et religieuses, des magistrats et de toutes les forces républicaines, pour défendre ensemble les libertés, l’État de droit, et empêcher le retour à un régime de parti unique ou de dictature de fait », lit-on dans la déclaration dans laquelle les partis ont également catégoriquement rejeté « toute tentative d’instaurer une caution financière pour la création des partis politiques, ou toute autre forme de sélection par l’argent pour l’accès à la vie politique. Cette logique de suffrage censitaire viole l’égalité des citoyens devant la loi et menace directement la démocratie malienne. La citoyenneté ne se paie pas ».
Bras de fer politique en vue…
Pour les partis politiques, « le Mali a besoin de démocratie, de dialogue, de justice, non de répression et de verrouillage. L’histoire ne pardonnera pas à ceux qui veulent éteindre les libertés conquises au prix du sang et des sacrifices ».
Lors de leur conférence de presse de ce dimanche, des leaders politiques maliens ont dénoncé des actes d’intimidation et des entraves à la tenue de leur manifestation, accusant des individus se réclamant du soutien au régime de transition d’avoir violemment perturbé leur rassemblement. Les opposants au régime militaire soutiennent que des “loubards et autres nervis” ont bloqué l’entrée principale dans la nuit du 2 au 3 mai, avant de pénétrer de force dans l’enceinte et certains participants auraient été brutalisés puis expulsés sur ordre des forces de l’ordre, selon une déclaration commune.
Il faut noter que c’est la première véritable fronde contre les autorités militaires de transition depuis son avènement en 2020. Ces incidents interviennent , en effet, dans un contexte de réformes institutionnelles controversées avec l’adoption, mercredi dernier, par le Conseil des ministres, d’un projet de loi majeur visant à abroger la Charte des partis politiques de 2005 et le Statut de l’opposition de 2015.
Ce qui ouvre la voie à la dissolution des partis politiques selon les opposants d’autant que les autres recommandations issus des concertations organisées par le pouvoir vont dans le même sens. Les réformes qui ont été présentées par les autorités comme une stratégie de rationalisation de l’espace politique prévoit aussi un audit des financements publics et impose de nouvelles conditions de création de partis, dont une caution de 100 millions FCFA. Par ailleurs, les recommandations issues de ces nouvelles concertations, tenues les 28 et 29 avril dernier à la suite des rencontres régionales et de la diaspora sur la relecture de la Charte des partis politiques, ont également proposé un nouveau mandat présidentiel de cinq ans renouvelable pour le Président de la transition, le général Assimi Goïta, qui sera investi Président de la République sur le modèle des régimes voisins membres de la Confédération des États du Sahel (AES).
Pour les partis politiques maliens et les militants “pro-démocratie”, c’est de trop et malgré les incidents et les violences, les organisateurs ont salué la mobilisation de leurs militants et réaffirmé leur engagement à poursuivre la lutte en faveur de la démocratie, de la République et de la défense des acquis constitutionnels. De quoi augurer un bras de fer politique qui n’est pas sans rappeler certains pages de l’histoire politique du pays qui continue pourtant de faire face à des menaces sécurités et des velléités indépendantistes dans le nord du pays…
Yacouba Barma (lesechosduniger.com)

