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Economie : la Côte d’Ivoire lève près de 77 milliards de FCFA sur le marché financier régional malgré un contexte politique sous tension

Afrique Finance

(Echos du Niger 21 mai) L’État de Côte d’Ivoire a levé 76,999 milliards de FCFA lors de sa dernière opération d’adjudication de Bons et d’Obligations Assimilables du Trésor (BAT et OAT) sur le marché financier régional de l’UEMOA, selon les résultats publiés par l’agence UMOA-Titres. Cette émission, réalisée le 20 mai 2025, visait initialement un montant de 70 milliards FCFA, démontrant une mobilisation supérieure aux attentes malgré les incertitudes politiques internes et un environnement financier international encore volatil.

La levée de fonds s’est articulée autour de quatre instruments : un bon du Trésor de 364 jours et trois obligations à maturité de 3, 5 et 7 ans. Les résultats montrent une forte appétence pour les maturités longues, mais une prudence marquée sur le court terme.

Le BAT de 364 jours, au taux d’intérêt fixé à 5,70 %, a suscité 88,44 milliards de FCFA en offres, pour seulement 35,60 milliards retenus. Avec un taux d’absorption de 40,26 % et un rendement moyen pondéré de 7,06 %, cette tranche reflète la méfiance des investisseurs vis-à-vis des engagements à court terme dans le contexte actuel.

À l’opposé, les obligations à 3, 5 et 7 ans affichent des taux d’absorption de 100 %, avec des rendements moyens pondérés respectifs de 7,60 %, 7,14 % et 7,50 %. Ces résultats traduisent un certain optimisme des marchés sur la stabilité à moyen terme de la dette souveraine ivoirienne. Le succès des OAT à 3 et 7 ans est d’autant plus notable que les volumes proposés (33,40 et 7,99 milliards FCFA) ont été intégralement retenus.

Le taux de couverture global de l’adjudication s’élève à 185,48 %, témoignant d’un fort intérêt pour les titres ivoiriens malgré une conjoncture politique et économique qui pourrait en rebuter plus d’un.

Une attractivité régionale soutenue…

La répartition géographique des soumissionnaires montre une nette domination des investisseurs ivoiriens, avec 72,44 milliards FCFA proposés, dont plus de 34 milliards ont été retenus. Les investisseurs du Bénin, du Togo et du Mali ont également participé, mais dans des proportions bien moindres.

Le recours croissant à l’épargne régionale dans un cadre réglementaire sécurisé permet à l’État ivoirien de diversifier ses sources de financement tout en réduisant son exposition aux risques de change associés aux marchés internationaux.

Cette adjudication s’inscrit dans une stratégie budgétaire offensive initiée depuis plusieurs années par le Trésor ivoirien. En 2024, la Côte d’Ivoire avait déjà levé près de 2 000 milliards de FCFA sur le marché régional, avec des opérations marquées par une amélioration progressive des conditions de financement grâce à une notation souveraine favorable et une croissance économique soutenue (+6,5 % en 2024 selon les estimations du FMI).

Le pays s’est également distingué sur les marchés internationaux avec une émission eurobond de 1,6 milliard USD en octobre 2023, la plus importante jamais réalisée par un État d’Afrique subsaharienne hors Afrique du Sud. Cette opération, largement sursouscrite, avait conforté la crédibilité de la signature ivoirienne.

Toutefois, les perspectives d’endettement se resserrent. Le ratio dette/PIB approche les 55 %, seuil souvent jugé critique pour les économies émergentes. Le FMI et la Banque mondiale appellent désormais à un recentrage sur la viabilité de la dette, notamment en limitant les emprunts non concessionnels. Une nécessité pour Abidjan qui pousse le bouchon de la dette un peu plus loin même en temps de transition politique hautement risquée.

Un climat politique incertain en toile de fond…

Si les investisseurs ont maintenu leur confiance dans la dette ivoirienne, c’est malgré un contexte politique tendu. À un an de l’élection présidentielle prévue en octobre 2026, les rivalités entre les grandes figures politiques du pays se cristallisent. L’absence d’un successeur désigné du président Alassane Ouattara et les tensions persistantes entre le RHDP, le PDCI et le PPA-CI de Laurent Gbagbo alimentent les incertitudes.

En avril 2025, plusieurs manifestations de l’opposition ont été violemment réprimées, entraînant des condamnations internationales et une méfiance accrue des partenaires techniques et financiers. Le gouvernement, tout en affirmant sa volonté d’organiser des élections libres, peine à convaincre quant à la neutralité des institutions électorales.

Par ailleurs, les dépenses publiques restent élevées, avec une pression croissante liée aux subventions énergétiques et à la sécurité, notamment dans les zones frontalières avec le Burkina Faso, théâtre de plusieurs incursions djihadistes.

Une politique budgétaire en équilibre instable…

Face à ces défis, l’État ivoirien poursuit une stratégie de financement équilibrée entre emprunts extérieurs et recours au marché régional. La politique d’émission de titres publics vise à contenir le déficit budgétaire, qui devrait s’établir à 4 % du PIB en 2025, en baisse par rapport aux 5,2 % enregistrés en 2023.

Le succès relatif de l’adjudication du 20 mai montre que, malgré une volatilité ambiante, la Côte d’Ivoire conserve une certaine marge de manœuvre sur les marchés financiers de la sous-région. Toutefois, la soutenabilité de cette dynamique dépendra fortement de la capacité du pays à stabiliser son environnement politique et à engager les réformes structurelles attendues depuis la fin de la crise postélectorale de 2010-2011.

Dans les mois à venir, l’attention des investisseurs se portera sur la gestion de la transition électorale et sur l’évolution des indicateurs macroéconomiques. La Côte d’Ivoire demeure une locomotive économique de l’Afrique de l’Ouest, mais son avenir financier reste étroitement lié à sa stabilité politique.

La prochaine adjudication programmée pour juin 2025 permettra de confirmer si la confiance du marché se maintient. D’ici là, le gouvernement est attendu sur des signaux forts de transparence, de rigueur budgétaire et de dialogue politique autant de conditions indispensables pour sécuriser ses ambitions de financement et préserver l’attractivité de sa dette souveraine.

Youssouf Sériba (leschosduniger.com)

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