Nicolas Sarkozy à l’UCAD Dakar 26 juillet 2007

Éditorial: 18 ans après le discours de Dakar, le billet retour pour un gaulois sans fierté

Editorial International Justice

Le 26 juillet 2007, à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, un président fraîchement élu, gonflé de sa fierté gauloise, était venu dispenser à la jeunesse africaine une leçon d’histoire. Nicolas Sarkozy, le verbe tranchant et la conviction coloniale, avait alors lâché cette phrase devenue symbole d’arrogance postcoloniale : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. »

Ce jour-là, dans l’amphithéâtre bondé, beaucoup de têtes s’étaient baissées, non par respect, mais par sidération. Comment, au seuil du XXIᵉ siècle, un dirigeant occidental pouvait-il oser raviver ainsi le parfum nauséabond de la condescendance impériale ? Des intellectuels africains, de Felwine Sarr à Achille Mbembe, ont aussitôt répliqué, plume acérée et mémoire vive, rappelant à “Monsieur le Président” de l’époque détenu de la prison de la santé depuis ce mardi 21 octobre que si l’Afrique n’était pas entrée dans son histoire, c’est bien parce que d’autres l’en avaient chassée à coups de chaînes, de canons et de traités inégaux.

Dix-huit ans plus tard, le décor s’inverse, la scène se retourne, et le rideau tombe sur une ironie dont seul le théâtre de l’Histoire a le secret. Nicolas Sarkozy, l’homme qui croyait distribuer les brevets de civilisation, entre à son tour dans l’histoire, non pas par la grande porte des bâtisseurs, mais par la petite lucarne des tribunaux. Son nom s’inscrit désormais dans les annales judiciaires, escorté de mots qui ne sentent ni la gloire ni la grandeur : corruption, trafic d’influence, financement illicite de campagne.

L’Histoire, cette vieille dame au pas lent mais au souvenir sûr, vient donc de lui rappeler qu’elle ne se laisse pas insulter impunément. Car pendant qu’il sermonnait les jeunes Africains sur leur prétendue absence d’histoire, c’est sa propre page qu’il écrivait à l’encre trouble des affaires. À présent, le voici “entré dans l’histoire”, mais en cellule, entre quatre murs plus étroits que l’amphithéâtre l’UCAD de Dakar.

Oui, Monsieur Sarkozy, le drame n’est pas que l’Afrique soit restée au seuil de l’Histoire, ce qui est d’ailleurs une contrevérité que des africains digne ont pris le soins de vous prouver en son temps. Le drame, c’est que certains, convaincus d’y avoir un trône réservé, y tombent aujourd’hui dans les bas-fonds. À l’heure où la justice française vous rattrape, les mots prononcés à Dakar résonnent comme un boomerang venu du Sahel. “L’homme africain n’est pas entré dans l’histoire”, disiez-vous ? Peut-être. Mais l’homme de Neuilly, lui, est en train d’en sortir, à reculons.

L’Afrique, qu’on disait immobile, a depuis pris le train de l’émergence: ses startups bourdonnent de créativité et d’innovation, ses universités rayonnent, ses artistes dictent les tendances planétaires. Pendant ce temps, celui qui incarnait jadis la “France décomplexée” découvre à la dure la leçon des peuples qu’il méprisait : on ne piétine pas impunément la dignité des autres sans trébucher sur la sienne.

Sarkozy n’aura finalement été qu’un météore de la Cinquième République : passage éblouissant, chute bruyante, trace fugace. Il voulait philosopher sur le rapport de l’homme africain au temps ; il expérimente désormais, à son tour, la lenteur du temps judiciaire. Il voulait parler d’Histoire ; il apprend, depuis sa cellule, qu’on peut aussi en devenir le contre-exemple.

Ce n’est donc pas l’Afrique qui n’est pas “entrée dans l’histoire”, mais peut-être Sarkozy qui n’a jamais su en comprendre la profondeur. Car l’Histoire, ce n’est pas une ligne droite que les uns précèdent et que les autres suivent. C’est une spirale de mémoires, de luttes et de résiliences où les civilisations se croisent, se répondent et se jugent à l’épreuve du temps.

Et voilà que le “maître de conférences” de Dakar devient à son tour un sujet d’étude. L’Afrique, silencieuse mais attentive, regarde le professeur en costume tomber dans ses propres contradictions. Non pas avec vengeance, mais avec la sérénité de celui qui sait que la roue tourne toujours, et que, dans le grand livre de l’humanité, nul ne choisit la page où il figurera.

Youssouf Sériba, depuis Dakar

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *