Alou Ayayé sociologue enseignant

Société : la parenté à plaisanterie expliquée par le sociologue Alou Ayé, formateur à l’École Supérieure de la Communication et des Médias au Niger (ESCOM-Niger)

Éducation Culture Niger Société

BH : Qu’entend-on par parenté à plaisanterie ?

M. Alou Ayé :
C’est un mécanisme conçu depuis la nuit des temps par nos aïeux pour faciliter la cohabitation et créer les conditions d’une vie harmonieuse entre les différentes couches sociales, économiques, professionnelles, culturelles et ethniques partageant le territoire nigérien.
L’objectif fondamental de la parenté à plaisanterie est de permettre à ces populations de vivre en symbiose, malgré leurs différences, leurs conflits ou leurs divergences, afin de réduire les risques d’explosion sociale.

C’est dans cette optique que ce mécanisme a été mis en place : pour nous permettre de vivre ensemble dans la paix et la cohésion sociale. Cette vie en symbiose repose sur l’acceptation de l’autre, notamment lorsqu’il nous taquine, plaisante ou se moque de nous parfois même en nous exposant à la risée de la communauté. Mais malgré cela, nous avons un devoir moral d’accepter cette attitude au nom des principes fondamentaux du vivre-ensemble et du pacte ancestral qui nous lie.

Dans l’imaginaire collectif, nos aïeux auraient conclu des pactes d’alliance : l’un aurait aidé l’autre à sortir d’une situation difficile, ou lui aurait rendu un service décisif. C’est donc au nom de ces engagements historiques que leurs descendants que nous sommes se doivent d’accepter les critiques ou les plaisanteries de leurs cousins à plaisanterie. C’est là l’essence même de cette tradition.

BH : Quelle est l’importance de la parenté à plaisanterie dans nos sociétés ou nos communautés ?

M. Alou Ayé :
Dans le processus de maintien de la paix et de la cohésion sociale, il n’existe pas d’outil plus puissant que la parenté à plaisanterie. Elle constitue une arme culturelle précieuse pour garantir la paix et la stabilité dans notre pays.

L’histoire de nos communautés est là pour témoigner de cette force intrinsèque de la parenté à plaisanterie à désamorcer les contradictions, les tensions et les conflits qui ont jalonné les relations entre nos différents peuples.

Même au sein d’une famille — entre cousins issus de la même lignée — des conflits ouverts ou latents peuvent naître, au point de menacer l’unité de la cellule familiale. Mais grâce à ce canal d’expression indirecte, qu’est la plaisanterie, il est souvent possible de dire des vérités, de se défouler, tout en désamorçant le conflit.

Ce principe s’applique également dans les relations entre communautés ethniques. Quelqu’un peut vous critiquer ou se décharger sur vous, mais sur le ton de la plaisanterie. Êtes-vous prêt à accepter cela ? Êtes-vous conditionné culturellement à ne pas le prendre mal ? C’est là toute la sagesse de cette tradition.

Je donne souvent l’exemple des rébellions touarègues des années 1990. À l’époque, des rebelles arrêtaient les bus dans la région d’Agadez. Ils faisaient descendre les passagers, mais épargnaient systématiquement ceux qu’ils considéraient comme leurs cousins à plaisanterie. Ils ne les touchaient pas, par respect du pacte ancien qui liait leurs aïeux.

C’est pour vous montrer à quel point la parenté à plaisanterie est un levier puissant pour apaiser, désamorcer et préserver la paix au sein de nos sociétés.

Interview réalisée par Balkissa Hamidou

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