(Les Echos du Niger 27 août) Le Niger, pays sahélien de l’Afrique de l’Ouest, fait face à des défis environnementaux et socio-économiques de grande envergure. Avec une superficie de 1.267 000 km² et une population dépassant 25 millions d’habitants en 2023, dont plus de 80 % vivent en milieu rural, l’économie du Niger repose fortement sur l’agriculture. Celle-ci emploie plus de 75 % de la population active, essentiellement rurale, dépendant principalement de cette activité pour sa subsistance (World Bank, 2023). Cependant, cette agriculture de subsistance est gravement menacée par les effets du changement climatique, la désertification et la dégradation des sols. Ces menaces compromettent l’autosuffisance alimentaire, essentielle à la survie de la population. Quelle solution pour garantir l’autosuffisance alimentaire et nutritionnelle au Niger ? L’agroécologie peut-elle s’imposer comme une solution innovante et durable pour répondre à ces défis ?
L’importance croissante de l’agroécologie au Niger
L’agriculture au Niger représente environ 40 % du produit intérieur brut (PIB) du pays selon les données de la Banque Mondiale publiées en 2023. Elle est responsable de 33 % des émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine, dont près de la moitié – 14 % – résultent de pratiques agricoles non durables, et notamment du recours à des engrais de synthèse, source d’oxyde d’azote, un des gaz à effet de serre les plus puissants (FAO, 2023). En soixante ans, l’efficacité énergétique de l’agriculture industrielle a été divisée par vingt : selon un rapport du Département de l’agriculture des Etats-Unis (United States Department of Agriculture (USDA). (2000). Energy Use in Agriculture), il fallait en 1940 une calorie d’énergie fossile pour produire 2,3 calories alimentaires. En 2000, il en faut 10 pour produire une calorie de nourriture. L’agriculture pétrolière d’aujourd’hui détruit ainsi rapidement les écosystèmes dont elle dépend, et elle a développé une assuétude à des énergies condamnées à se raréfier, et dont les prix seront à l’avenir à la fois plus volatils et plus élevés. Aussi, sa dépendance aux précipitations, de plus en plus irrégulières, rend cette agriculture extrêmement vulnérable aux aléas climatiques.
En 2022, environ 2,7 millions de Nigériens se trouvaient en situation d’insécurité alimentaire aiguë, un chiffre en hausse par rapport aux années précédentes (Oxfam, 2022). Selon un rapport d’Oxfam (Food Security in Niger : Challenges and Opportunities) publié en 2022, cette situation est exacerbée par les effets du changement climatique, qui réduisent les rendements agricoles et accroissent la pauvreté rurale. Face à cette situation, il devient crucial de trouver une solution durable pour garantir l’autosuffisance alimentaire. L’agroécologie, en tant que modèle agricole durable, émerge comme une réponse potentielle. Environ 10 % des agriculteurs nigériens, soit environ 500 000 personnes, pratiquent déjà des formes d’agroécologie. Ces pratiques incluent le compostage, la rotation des cultures, l’agroforesterie, et l’utilisation de variétés locales de semences selon les indications de l’OHG SWISSAID.
Des coûts de production efficients et une faible empreinte carbone…
Par contraste, l’agroécologie est une source de résilience, aussi bien à l’échelle d’une région ou d’un pays qu’à l’échelle du ménage individuel. Dans un rapport intitulé ‘’Food Security in Niger : Challenges and Opportunities’’ publié en 2022, OXFAM explique que : « L’Afrique, où l’on tente aujourd’hui de relancer une nouvelle ‘Révolution verte’, importe 90 % de ses engrais chimiques, et une plus forte proportion encore des minéraux qui sont destinés à fertiliser les sols : c’est une base fragile sur laquelle bâtir une prétendue sécurité alimentaire ». Comme les pays, les paysans qui dépendent d’intrants coûteux pour leur production ne sont pas à l’abri des chocs économiques qui peuvent résulter des brutales hausses de prix. Au contraire, lorsque les biopesticides ou les engrais organiques sont produits localement comme à travers le compost ou le fumier, ou par l’utilisation de plantes qui peuvent capter l’azote et fertiliser les sols, le coût de la production chute, et les revenus nets augmentent de manière parfois spectaculaire (L’Agroécologie au Niger: Bilan et Perspectives SWISSAID 2021)
Contrairement à l’agriculture conventionnelle, qui repose largement sur les intrants chimiques, l’agroécologie favorise des méthodes naturelles et intégrées. Dans sa préface intitulée Agroecology and the Right to Food » parue en 2011, Olivier de Schutter, rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation définit l’agroécologie comme suite : “L’agroécologie consiste pour le paysan à chercher à imiter la nature dans son champ. Elle mise sur les complémentarités entre différentes plantes et différents animaux. Elle parie sur la capacité d’intégration des écosystèmes. Elle reconnaît la complexité inhérente aux systèmes naturels. Elle récompense l’intelligence et l’inventivité, là où l’agriculture industrielle prétend décomposer la nature en ses éléments et simplifier, quitte à la rendre monotone, la tâche de l’agriculteur. Elle conçoit l’agriculture non pas comme un processus qui transforme des intrants (engrais et pesticides) en productions agricoles, mais plutôt comme un cycle, où le déchet qui est produit sert d’intrant, où les animaux et les légumineuses servent à fertiliser les sols, où même les mauvaises herbes remplissent des fonctions utiles”. Cette approche permet de créer des systèmes agricoles plus résilients et durables.
Pierre Rabhi, pionnier de l’agroécologie, fondateur du mouvement Colibris et de Terre et Humanisme renforce cette vision dans son livre (La Sobriété Heureuse 2008), en affirmant que : « L’agroécologie que nous avons expérimentée dès les années 1962 sur notre propre ferme sur des sols rocailleux du sud de la France et à partir de 1981 en zone semi aride du Burkina Faso a démontré, après des applications rigoureuses, sa performance et sa pertinence comme alternative universelle validée en particulier par les paysans les plus démunis. Jusqu’à preuve du contraire, l’agroécologie dont le présent guide rend compte des aspects opérationnels est la seule voie possible pour l’avenir alimentaire en général et celui des pays dits en développement en particulier ».
Au Niger, compte tenu de la faible part prégnance de l’agroécologie chez des producteurs, des efforts de sensibilisation doivent être menés afin de promouvoir la pratique dont l’efficacité en matière de lutte production durable n’est plus à démontrer. C’est du moins ce qu’indique le rapport de SWISSAID sur (L’Agroécologie au Niger : Bilan et Perspectives 2021). Reppelons que la pratique agroécologie met en avant le compostage, la rotation des cultures, l’agroforesterie, et l’utilisation de variétés locales de semences. A titre d’exemple, ces techniques ont permis une augmentation de 20 à 30 % des rendements agricoles dans certaines zones pilotes des projets et programmes de l’ONG SWISSAID Niger.
Une meilleure résilience climatique…
Dans les régions de Dosso et Maradi, des études de cas montrent que l’adoption de techniques agroécologiques a permis de réduire l’érosion des sols de 25 % et d’améliorer la rétention d’eau, contribuant ainsi à une meilleure résilience face aux sécheresses (SWISSAID, 2021). Oxfam a également mis en évidence l’importance de l’agroécologie dans son rapport (Agroecology Practices and Climate Resilience, 2021), dans la gestion des ressources naturelles, soulignant que ces pratiques sont essentielles pour maintenir la fertilité des sols dans les régions arides de Zinder et Tahoua.
Tremplin pour la sécurité alimentaire
L’agroécologie joue un rôle crucial dans la lutte contre la malnutrition au Niger, où 43 % des enfants de moins de cinq ans souffrent de malnutrition (UNICEF, 2023). En augmentant la diversité des cultures et les rendements, elle améliore la disponibilité alimentaire et les revenus des ménages. Selon Oxfam, les ménages pratiquant l’agroécologie ont vu leurs revenus augmenter de 15 % en moyenne, grâce à une meilleure productivité et à la réduction des coûts liés aux intrants chimiques (Oxfam, 2021). Elle favorise également l’autosuffisance alimentaire en limitant la dépendance aux importations, ce qui renforce la souveraineté alimentaire du pays (FAO, 2023).
Alignement sur les Objectifs de Développement Durable (ODD)
L’agroécologie s’aligne parfaitement sur plusieurs Objectifs de Développement Durable (ODD) des Nations Unies :
ODD 2 (Faim « zéro ») : En augmentant les rendements agricoles et en diversifiant les cultures, l’agroécologie contribue directement à la réduction de la faim et de la malnutrition au Niger.
ODD 13 (Action pour le climat) : Les pratiques agroécologiques, en préservant les sols et en réduisant l’empreinte carbone, sont des actions concrètes contre le changement climatique. Un rapport d’Oxfam en 2021 a démontré que l’agroécologie pouvait réduire de 30 % les émissions de gaz à effet de serre dans les régions où elle est pratiquée.
ODD 15 (Vie terrestre) : En promouvant la biodiversité et en préservant les écosystèmes, l’agroécologie protège la faune et la flore locales tout en renforçant la résilience des systèmes agricoles.
Malgré ses nombreux avantages, l’agroécologie au Niger fait face à plusieurs défis. Oxfam souligne le manque de financement, l’accès limité aux marchés pour les produits agroécologiques et le besoin de former davantage d’agriculteurs. De plus, l’adoption à grande échelle de l’agroécologie nécessite un soutien politique renforcé, une meilleure coordination entre les parties prenantes et une sensibilisation accrue des populations rurales (World Bank, 2023).
Néanmoins, les perspectives sont encourageantes. En 2023, le gouvernement nigérien a réaffirmé son engagement en faveur de l’agroécologie en l’intégrant dans sa stratégie nationale de lutte contre la désertification et de développement rural. ‘’Cet engagement suit sont cours avec l’application du système de Régénération Naturelle Assisté (RNA) qui est une pratique agroécologique’’ Nous a confié Sani Ayouba, Sécrétaire Excéutif de l’ONG Jeune Volontaire pour l’Environement (JVE) Niger lors d’une interview dans le cadre de cette étude. Les programmes de formation et les projets pilotes, soutenus par des ONG comme SWISSAID, Oxfam, la Plateforme Agroécologique Raya Karkara du Niger et autres continuent de démontrer l’efficacité de l’agroécologie en tant que solution durable aux défis agricoles du Niger.
A issue de tout ce qui précède, on est tenté d’affirmer qu’effectivement, l’agroécologie offre une réponse durable et résiliente aux défis climatiques et alimentaires du Niger. En intégrant des pratiques agricoles adaptées aux conditions locales, elle améliore la sécurité alimentaire, renforce la souveraineté alimentaire et contribue à l’atteinte des Objectifs de Développement Durable. Pour que cette transition s’opère pleinement, il est essentiel que les politiques publiques, les ONG, les agriculteurs et les chercheurs travaillent ensemble pour promouvoir et développer cette approche. Avec un soutien adéquat, l’agroécologie pourrait devenir le pilier central d’une agriculture nigérienne durable et prospère.
ABDOUL AZIZ MAMANE Salifou

