(Echos du Niger 4 août) Face aux profonds changements actuels, Echos du Niger a interrogé Djibril Saidou, expert des médias, sur la situation de la presse au Niger. Il y analyse les enjeux structurels, économiques et professionnels du secteur, et insiste sur l’importance du dialogue, de l’innovation, de la formation continue et d’une refonte des soutiens à la presse. Djibril Saidou est journaliste et a travaillé pour divers médias au Niger et à l’étranger, ainsi que comme expert en communication auprès de plusieurs organisations africaines et internationales. Interview
Echos du Niger : De plus en plus de personnes proposent la création d’un organe de régulation des médias pour aider la presse et les journalistes à surmonter leurs difficultés. Quel est votre avis en tant qu’expert des médias ?
Merci de me permettre d’exposer mon point de vue sur la situation des médias au Niger, sans prétendre détenir de solutions toutes faites. J’ai suivi avec vous que des voix estiment que la création d’un organe de régulation des médias améliorerait les conditions des journalistes nigériens, mais cette solution ne s’avère pas forcément efficace dans le contexte actuel. Le problème des médias au Niger nécessite plutôt une approche globale. Parce que d’une part, la profession est appelée à rehausser la crédibilité, l’éthique et la qualité du journalisme, tout en renforçant la responsabilisation des médias pour faire de l’information un véritable vecteur de développement pour le pays. Et d’autre part, le secteur fait face à des pressions économiques, des mutations technologiques et à un environnement réglementaire en constante évolution, qui fragilisent ses modèles traditionnels.
Echos du Niger : Pourriez-vous être plus explicite sur le sujet…
Penser qu’un seul organisme de régulation suffirait à résoudre les problèmes persistants du secteur est réducteur. La régulation formelle n’apporte pas de réponse universelle aux difficultés systémiques des médias nigériens. Sans consolidation préalable des bases économiques, professionnelles et éthiques du secteur, créer de nouvelles structures administratives risque surtout de compliquer la gestion et d’éloigner des enjeux réels.
Echos du Niger : Et quel préalable auriez-vous proposé ?
»Améliorer les conditions de travail et la situation économique des médias nigériens ne passe pas forcément par la création d’un organe de régulation ».
Il ne faut pas donc s’y tromper. Améliorer les conditions de travail et la situation économique des médias nigériens ne passe pas forcément par la création d’un organe de régulation. Une telle instance n’est pas la solution miracle à la crise complexe que subissent nos médias depuis des lustres, et aussi avec la pandémie de COVID-19 et les événements du 26 juillet 2023. Devant la situation économique difficile du pays, multiplier les institutions n’est pas une solution. Il faut plutôt dialoguer et agir pour aider les médias à surmonter leurs propres difficultés économiques. Un plan d’assistance et de résilience pour le secteur des médias privés est possible si le Gouvernement engage un dialogue avec les acteurs concernés.
Un échange devra être établi avec les journalistes professionnels, les représentants officiels des médias et les responsables des entreprises de presse. L’optimisation des médias requiert l’établissement de conditions appropriées. Les médias nigériens font face à des défis structurels, économiques et politiques que la création d’une instance régulatrice ne suffit pas à résoudre. La presse nigérienne évolue également dans un environnement fiscal contraignant, particulièrement pour les entreprises dont la rentabilité est insuffisante. Dans ce contexte complexe, il est nécessaire d’adopter une approche globale centrée sur la professionnalisation, l’innovation et la résilience pour relancer le secteur. Il s’agit de repenser le modèle des médias, d’investir dans la formation continue et d’explorer de nouveaux financements et modes de production.
Echos du Niger : Ce que vous dites est intéressant, mais comment y parvenir ?
Pour y parvenir, il faut valoriser les compétences, diversifier les formats et créer un environnement favorable aux médias nationaux indépendants et résilients avec un contenu local ajusté aux défis actuels. Cela nécessite d’adapter les politiques publiques avec des mécanismes flexibles et transparents, ainsi qu’un soutien ciblé, incluant formation, appui technique et partenariats divers, pour renforcer la crédibilité face aux défis numériques. Par ailleurs, la consolidation d’un dialogue régulier entre les différents acteurs – journalistes, entreprises de presse, pouvoirs publics, société civile – apparaît comme un préalable incontournable pour identifier les besoins réels, partager les bonnes pratiques et co-construire des solutions durables.
»Ouvrir ce dialogue, c’est aussi reconnaître la diversité des médias… »
Ouvrir ce dialogue, c’est aussi reconnaître la diversité des médias, qu’ils soient urbains ou ruraux, traditionnels ou en ligne, et encourager l’innovation éditoriale comme facteur de transformation. Il est donc temps de dépasser les seules questions de régulation pour envisager une « refondation » plus large, axée sur la création de valeur, la responsabilisation des acteurs et la restauration du lien de confiance entre la presse et le public. Une telle approche favoriserait non seulement la stabilité économique du secteur, mais aussi la qualité et l’indépendance de l’information, tout en assurant sa pertinence face aux attentes des citoyennes et citoyens nigériens.
Echos du Niger : Vous avez dit plus haut que les modèles économiques des médias nigériens sont fragiles…
Pour comprendre la complexité de la situation des médias nigériens, il est essentiel d’analyser les racines structurelles de la crise actuelle. L’économie des médias repose sur des modèles fragilisés :la dépendance aux revenus publicitaires, souvent insuffisants, l’arrimage à certains officines politiques et partisans, la dépendance à la couverture médiatique des activités des partis politiques, ONG etc. et la faible diversification des sources de financement rendent le secteur vulnérable aux fluctuations du marché. Par ailleurs, l’explosion du numérique a transformé les habitudes de consommation de l’information, sans que la plupart des médias nigériens aient pu s’adapter efficacement aux nouveaux usages ni investir dans l’innovation technique ou éditoriale.
La précarité de l’emploi des journalistes se traduit par des salaires faibles, des contrats instables et un manque de formation, ce qui complique la pratique d’un journalisme indépendant et de qualité, et favoriserait la désinformation et la perte de crédibilité. A mon avis, la formation continue est essentielle pour aider journalistes et gestionnaires de médias à relever les nouveaux défis. Des programmes axés sur l’investigation, la vérification des faits, la gestion des risques et la transition numérique pourraient être développés grâce à des partenariats entre l’État, les organisations professionnelles, les universités et la coopération internationale.
»Plutôt qu’une réponse strictement institutionnelle, il est nécessaire d’imaginer un accompagnement pragmatique et flexible… »
Sur le plan financier, il devient urgent de repenser les mécanismes d’aide à la presse. Plutôt que de multiplier les institutions ou de concentrer les ressources sur un organe de régulation, le Gouvernement pourrait instaurer un fonds d’appui transparent et équitable, ouvert à tous les médias respectant les principes déontologiques. Ce fonds pourrait encourager l’innovation, la production de contenus locaux, la couverture des zones rurales et l’indépendance éditoriale, tout en permettant un suivi et une évaluation rigoureux de son impact. Plutôt qu’une réponse strictement institutionnelle, il est nécessaire d’imaginer un accompagnement pragmatique et flexible, axé sur la résilience et la capacité d’adaptation des médias. Cela implique d’engager un dialogue ouvert avec l’ensemble des acteurs du secteur, d’analyser en profondeur les besoins spécifiques des médias mainstream et communautaires, et de favoriser l’émergence de solutions innovantes, adaptées aux réalités locales.
Echos du Niger : Et après cela, quel rôle pour la régulation dans le contexte nigérien actuel ?
La régulation devra restaurer la confiance entre le public et les médias. La régulation doit servir la crédibilité, l’éthique et la qualité du journalisme, sans devenir un outil de contrôle politique ou d’immobilisme. Au risque de me répéter, pour rétablir la confiance entre le public et les médias, il est essentiel d’encourager la transparence, le dialogue et l’implication de la société civile. Les médias doivent aussi s’engager dans une démarche éthique pour lutter contre la désinformation et les manipulations. Il est essentiel d’assurer la liberté d’expression, la responsabilité des médias et de garantir la protection des journalistes contre toute forme d’intimidation ou de pression afin de préserver la vitalité de la nouvelle dynamique politique du Niger.
À cette fin, il convient d’adopter des lois conformes aux engagements internationaux du pays, d’en assurer la mise en œuvre effective et de défendre l’indépendance du secteur médiatique contre toute ingérence, qu’elle soit politique ou économique. Et encore travailler à renforcer la responsabilisation des acteurs des médias afin que l’information soit considérée non comme une menace à la paix sociale, mais comme une contribution essentielle au développement du Niger. En somme, l’avenir des médias nigériens ne passe pas que par la création d’un énième organe de régulation mais par une mobilisation collective autour de réformes structurelles, d’initiatives innovantes et du respect des valeurs fondamentales du journalisme. Ainsi, les médias pourront garantir l’accès à une information fiable et se concentrer sur les enjeux civiques et sociaux, au bénéfice de la population.
Interview réalisée par Youssouf Sériba

