(Echos du Niger 20 février) Dans une correspondance datée du 18 février et adressée aux Directeurs Régionaux de l’Éducation Nationale, de l’Alphabétisation, de l’Enseignement Professionnel et de la Promotion des Langues Nationales, le Secrétaire général du Ministère informe qu’il est envisagé la mise en œuvre d’un mécanisme d’évaluation des résultats des examens de fin d’année scolaire. En effet, tout Directeur d’école du primaire qui aura obtenu un taux de réussite inférieur à 10% aux examens du CFEPD ou CEPE/FA sera remplacé et cette disposition sera également appliquée à tout responsable d’établissement secondaire ayant obtenu un taux de réussite inférieur à 30% au BEPC. Une décision qui vise l’amélioration de la qualité des enseignements et des apprentissages selon le ministère dirigé par Dr Elisabeth Shérif mais qui a vite suscité une vive polémique notamment chez les enseignants qui remettent en cause sa pertinence ainsi que son opportunité dans un contexte marqué par des défis majeures et plus prioritaires auxquels est confrontée l’école nigérienne. Pour les syndicats des enseignants, comme le SYNACEB, les mauvais résultats aux examens scolaires ne peuvent en aucun cas être imputés aux seuls directeurs et chefs d’établissements mais traduisent plutôt une défaillance structurelle du système éducatif.
Sur le papier, les objectifs assignés à la nouvelle trouvaille du ministère de l’Éducation nationale sont des plus nobles puisque la décision d’instaurer un mécanisme d’évaluation des résultats des examens de fin d’année scolaire vise à « promouvoir l’orthodoxie académique, l’imputabilité et la reconnaissance professionnelle ». En effet, dans la correspondance administrative adressée par le Secrétaire général du Ministère, il est indiqué que cette mesure administrative s’inscrit dans le cadre de « l’amélioration de la qualité des enseignements-apprentissages et du pilotage axé sur les résultats ». C’est ainsi que désormais, tout Directeur d’école du primaire qui aura obtenu un taux de réussite inférieur à 10% aux examens du CFEPD ou CEPE/FA sera remplacé. De même, cette disposition sera également appliquée à tout responsable d’établissement secondaire ayant obtenu un taux de réussite inférieur à 30% au BEPC. Dans la correspondance datée du 18 février 2025 c’est à dire en pleine année scolaire, le SG du département ministérielle n’a pas manqué d’inviter les Directeurs régionaux, de prendre toutes les dispositions utiles pour relayer la directive auprès des chefs d’établissement relevant de leurs entités respectives.
Ce n’est pas la première fois qu’une décision visant à sanctionner les Directeurs ou Chefs d’établissements scolaires est envisagée et même partiellement mise en œuvre au niveau de certaines inspections, afin de stimuler la qualité des enseignements mais aussi des résultats scolaires. Ce qui s’est plus traduit par des effets contraires aux objectifs visés avec, in fine, des conséquences néfastes sur le système éducatif avec l’accent qui a été plus mis sur les résultats aux examens que sur la qualité des enseignements. Il s’est, en effet, avéré que beaucoup de chefs d’établissement ou directeurs d’écoles “trichent” à dessein, dans certains cas avec la complicité des surveillants et autres correcteurs aux examens par “solidarité du corps”, afin de rehausser le taux de réussite au-delà du pourcentage à atteindre fixé, et ainsi se mettre à l’abri de toute sanction. C’est le cas surtout au niveau primaire à l’époque où les examens du CFEPD et du CEPE/FA ont été supprimés. Alors que l’objectif visé était de stimuler la qualité, c’est plutôt l’effet inverse que cette décision a instauré avec une recherche effrénée à la quantité, ce qui a été vite décriée par les principaux acteurs du système, poussant les initiateurs à abandonner cette réforme.
Levée de boucliers chez les enseignants
Cette fois, la ministre Elizabeth Shérif est visiblement déterminée à aller jusqu’au bout de ses ambitions de réformer en profondeur le système éducatif comme en témoignent la série des décisions tout azimuts prises ces derniers temps et parfois en pleine année scolaire. C’est dans cette dynamique que s’inscrit cette nouvelle décision administrative qui a vite fait de susciter une vive polémique. Si certains, notamment des parents d’élèves, ont salué la mesure administrative d’évaluation aux examens scolaires, des spécialistes de l’éducation qui se sont exprimés à chaud sur la question ont mis en cause sa pertinence alors que pour les enseignants, c’est même sa pertinence qui est décriée. Ce qui s’est traduit par une vive controverse sur le recours à cette mesure basée sur la sanction qu’envisage le ministère de l’Éducation nationale.
C’est surtout chez les enseignants que cette mesure a suscité une véritable levée de boucliers. Sur les réseaux sociaux ou dans les groupes et plateformes des encadreurs et formateurs, la décision a été jugée “impertinente” et “inopportune” et même pour certains, “irréfléchie” au regard de ce qu’elle implique. Avant même la réaction des principaux syndicats du secteur, des voix s’élèvent pour la décrier et les arguments n’en manquent pas d’autant qu’elle intervient en pleine année scolaire et visiblement, sans concertation préalable avec les partenaires sociaux notamment les principaux syndicats des enseignants du secteur de l’Éducation et de la Formation professionnelle qui s’attendent à plus à la satisfaction d’autres doléances jugées plus prioritaires que cette mesure visant à sanctionner des responsables d’établissements scolaires à qui on ne peut pas imputer la seule responsabilité des mauvais résultats aux examens scolaires. « L’imputabilité de résultats enregistrés aux différents examens nationaux n’incombe normalement pas qu’aux seuls Directeurs des établissements scolaires. Aucune technologie ne peut de manière scientifique indiquer le contraire car sur la chaîne, plusieurs acteurs y sont impliqués notamment les élèves, les enseignants, les parents d’élèves, les directeur d’établissement, les inspecteurs, les directeurs régionaux et même le Ministre sont tous impliqués et concernés », estime Ali Mamane Aboubacar, enseignant et acteur de la société civile qui fait remarquer à juste titre que « si à la fin d’une année académique, les résultats ne sont pas ceux escomptés, le mieux serait que tous ces acteurs là qui en interviennent se réunissent et essayent de situer le problème en vue de dégager des pistes de solutions”. Et d’ajouter: “nous sommes tous du côté de Madame la Ministre et de son engagement pour la qualité de l’enseignement dans notre cher pays; en ce sens nous pensons qu’il serait peut-être plus judicieux d’envisager des solutions plus pertinentes et équitables autres que celle-là ».
Une mesure qui révolte les syndicats…
« Si nous partageons l’objectif déclaré de promouvoir l’excellence académique, nous tenons à exprimer nos réserves profondes quant à la méthode proposée, jugée contre-productive, inéquitable et dangereuse pour l’avenir du système éducatif nigérien », a réagit à chaud, Issoufou Shérif, SG du Syndicat National des Contractuels de l’Éducation (SYNACEB) qui dénonce, entres autres et avec de forts arguments, « une approche punitive, source de démobilisation et d’injustice »; “une absence de vision constructive et d’accompagnement” avant de prôner l’urgence de réformer les critères d’évaluation et surtout proposer à l’endroit du Ministère, “une approche collaborative plutôt que des menaces stériles” à travers l’organisation d’’états généraux de l’éducation avec l’ensemble des acteurs de l’école, l’allocation des fonds d’urgence aux écoles les plus démunies; le lancement d’un plan national de formation continue pour renforcer les compétences managériales des directeurs d’écoles ainsi que la mise en place d’un observatoire indépendant chargé de lutter contre la fraude aux examens et de garantir la transparence des résultats. En conclusion recommande le SG du puissant syndicat des contractuels qui constituent plus de 80% des enseignants crains en main, “pour une éducation apaisée et juste, la qualité de l’éducation ne se décrète pas. Elle se bâtit dans la durée, par un dialogue de confiance entre l’État, les enseignants et les communautés”. Et de prévenir: “Nous restons prêts à collaborer avec le Ministère pour élaborer des solutions durables, mais nous nous opposons fermement à toute mesure précipitée et destructrice de sens professionnel”.
A.Yacouba Barma (lesechisduniger.com)

